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#151 16-04-2019 13:52:25

scorpius
Nowhere Man

Re : Game Of Thrones (Le trône de fer), la série antitrekkienne par essence

A la limite, la question qu'on peut se poser est de savoir si cet impact culturel sera capable de perdurer dans le temps, une fois que toute l'histoire aura été racontée.
Est-ce qu'on parlera de GOT dans 15/20 ans comme on parle de la trilogie originale Star Wars, par exemple.

Je pense que la réception du préquel de Jane Goldman, ce sera un premier indice.


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#152 19-04-2019 23:20:50

matou
modérateur

Re : Game Of Thrones (Le trône de fer), la série antitrekkienne par essence

Avant tout, je dois expliquer mon point de vue. J'ai suivi la première saison de Got avant qu'elle ne soit si cotée. Je n'ai pas apprécié. Trop lente, sans véritable élément de fantaysy, trop de sexe et de violence jetés à la figure. Mais surtout, des partis pris simplificateurs sur ce que sont la politique, la royauté, les services d'un Etat etc.
Puis la série est devenue célèbre et surtout, très prisée dans les média. Au point d'en faire un totem et une série emblématique des années 2010. Nous avons eu un leader d'un parti politique espagnol qui l'a utilisé pour faire une didactisation de certains concepts des sciences politiques (et montrant en effet que dans le livre de Martin et dans la série, il y a des thèmes très politiques). cf «Gagner ou mourir, leçons politiques dans Game of Thrones» et  http://www.slate.fr/story/150096/game-t ? -politique et https://www.lepoint.fr/culture/games-of ? 5840_3.php
En soi, en effet, cette série possède bien des traits saillants de notre époque. Mais ceux qui sont hautement négatifs. Et cela se voit dans le traitement des thèmes politiques, traitement souvent fait avec des tropismes.
En voici un exemple:
Dans un échange entre Cersei Lannister et Lord Baelish au début de la saison 2. Lorsque ce dernier assure à la reine mère que « knowledge is power », (le savoir c’est le pouvoir), elle le fait arrêter par ses gardes qui lui mettent un couteau sous la gorge et lui réplique avec une formule sentencieuse « power is power » (le pouvoir, c’est le pouvoir), qu’on peut comprendre comme « la contrainte physique, c’est le pouvoir ».
Soit la confusion entre ce qui permet la pérennité du pouvoir avec son usage.
GoT a développé l'image que ceux qui sont présentés comme des personnages positifs, sont victimes des complots et des actions des personnages sans morale. En appuyant cela avec bien peu de finesse. Et ce tropisme vise à vouloir créer l'idée que seuls ceux qui n'ont que peu de principes, peuvent accéder au pouvoir (mais pas forcément de le garder). Voilà en quoi la série est emblématique des années 2010 mais aussi en quoi, elle participe à la constitution d'une résignation permettant à des dirigeants réactionnaires d'être élus.

Ayant ensuite, décidé de ne regarder que les derniers épisodes de chaque saison, je reviens vers la série pour sa dernière saison. Première et dernière saison suivies. Une manière de boucler la boucle. Surtout que cette saison est avant tout ce que l'on peut attendre depuis plusieurs saisons, à savoir la mise en avant dans le récit d'éléments de fantasy (jusqu'ici réduits à la portion congrue).
Et mes attendes sont simples. Cette série, si elle montre que les "gentils" sont défaits par les "méchants", que la principale menace montrée, gagne (et donc que l'humanité est éradiquée), la série aurait une puissance nouvelle, celle de comprendre la dangerosité de tels leaders.

Et pour savoir le fin mot de cette série, voici donc l'idée d'une critique croisée avec Scorpius.
Chaque semaine, nous analyserons les épisodes afin d'en donner notre appréciation.

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#153 20-04-2019 00:11:56

scorpius
Nowhere Man

Re : Game Of Thrones (Le trône de fer), la série antitrekkienne par essence

matou a écrit :

Dans un échange entre Cersei Lannister et Lord Baelish au début de la saison 2. Lorsque ce dernier assure à la reine mère que « knowledge is power », (le savoir c’est le pouvoir), elle le fait arrêter par ses gardes qui lui mettent un couteau sous la gorge et lui réplique avec une formule sentencieuse « power is power » (le pouvoir, c’est le pouvoir), qu’on peut comprendre comme « la contrainte physique, c’est le pouvoir ».
Soit la confusion entre ce qui permet la pérennité du pouvoir avec son usage.

Je pense que cette séquence montre surtout que Cersei à la même interprétation du pouvoir que Tywin. A savoir qu'il repose sur la violence physique, la brutalité et l'intimidation. Mais il n'y a pas à mon sens de confusion sur le fait qu'un tel mode de gouvernance n'est pas viable sur la durée. Ce n'est pas pour rien que Tywin s'est efforcé de créér tout un mythe autours du massacre de la maison Reyne, allant jusqu'à créér une chanson  (the Rains of Castemere) rappellant aux éventuels opposants à la Maison Lannister ce qui les attends, elle est là, cette chanson, pour entretenir ce "mythe". On peut voir qu'à la mort de Tywin, une fois qu'il n'est plus là pour intimider et brutaliser, les Lannister commencent à s'écrouler.

GoT a développé l'image que ceux qui sont présentés comme des personnages positifs, sont victimes des complots et des actions des personnages sans morale. En appuyant cela avec bien peu de finesse. Et ce tropisme vise à vouloir créer l'idée que seuls ceux qui n'ont que peu de principes, peuvent accéder au pouvoir (mais pas forcément de le garder). Voilà en quoi la série est emblématique des années 2010 mais aussi en quoi, elle participe à la constitution d'une résignation permettant à des dirigeants réactionnaires d'être élus.

Pourtant des personnages positifs qui ont des principes et qui accedent au pouvoir, il en a. Les 2 protagonistes de l'histoire en fait : Daenerys qui va carrément abolir l'esclavage sur tout un continent ou presque et il y Jon qui gravit les marches du pouvoir de Lord Commandant de la Night Watch à Roi du Nord. On pourrait citer Tyrion également ou même Sansa qui après toutes les épreuves qu'elle a subie devient la Lady de Winterfell. Quand à la chute de Robb qui entraine celle de la Maison Stark et du Nord pour 3 saisons, il y a de la finesse malgré tout dans la mesure ou sa chute ne résulte pas que des coup-bas et complots des Lannister et des Bolton. Il y a les actions de sa mère qui en libérant Jaime Lannister lui aliène une partie des forces du Nord et tel un effet domino lui fait perdre à terme le soutient des Karstark (soit une bonne partie de son armée). Il y aura sa confiance en Theon qui lui fait perdre Winterfell et expose le Nord à l'invasion des Fer-Nés et pour finir, il y aura son mariage avec Talisa alors qu'il était promis aux Frey (un bien mauvais arrangement au départ de la mère Tully). L'histoire de Robb, son coeur c'est la dualité entre l'amour d'un côté et le devoir de l'autre. Par amour pour ses filles, Cat va libérer Jaime, parce qu'il considère Theon comme un frère, Robb va lui accorder une confiance excessive et parce qu'il est amoureux de Talisa, il va revenir sur sa parole.

Le Red Wedding est aussi une conclusion de tout ces éléments, des Stark, mère et fils qui ont choisis l'amour avant leur devoir.

Et mes attendes sont simples. Cette série, si elle montre que les "gentils" sont défaits par les "méchants", que la principale menace montrée, gagne (et donc que l'humanité est éradiquée), la série aurait une puissance nouvelle, celle de comprendre la dangerosité de tels leaders.

C'est déjà un peu le cas, avec par exemple l'odyssée d'Arya dans les 4 premières saisons qui met vraiment un visage sur les ravages causés par la guerre des 5 Rois. Tout le passage par exemple d'Harrenhal fait froid dans le dos, tant le respect de la vie humaine est y ignoré et ça se poursuit tout au long de son voyage avec Sandor.

Et pour savoir le fin mot de cette série, voici donc l'idée d'une critique croisée avec Scorpius.
Chaque semaine, nous analyserons les épisodes afin d'en donner notre appréciation.

Ce qui rend cette ultime saison encore plus exitante qu'elle ne l'était déjà à la base !

Dernière modification par scorpius (20-04-2019 00:19:05)


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#154 10-05-2019 10:25:13

Prelogic
Legaliste

Re : Game Of Thrones (Le trône de fer), la série antitrekkienne par essence

Je suis en train de rattraper mon retard sur cette série phénomène. J’en suis désormais au début de la saison 7 et il y a de grandes chances pour que je vous rejoigne dans quelques jours pour évoquer la fin du show. J’avais toujours buté sur l’épisode pilote toutes ces années durant, me pensant incapable d’aller au-delà. Plusieurs raisons à cela : l’hystérie collective d’une part, et le côté « putassier » d’autre part, me laissant relativement indifférent. Ayant modifié mon abo TV depuis peu, j’ai donc découvert les joies de OCS (ce qui m’a également permis d’avancer dans The Walking Dead, que j’affectionne pour son orientation survivaliste).

GOT surfe clairement sur l’engouement pour les films de Peter Jackson, qui ont contribué à relancer (de mon point de vue) l’intérêt pour le genre fantasy. De fait, on a effectivement le sentiment d’assister à un prolongement « deluxe » de l’univers conceptuel des films, avec ses hautes tours blanches, ses batailles rangées et ses monstres fabuleux. De ce point de vue, le show TV remplit sa part du contrat : ça sent le pognon (de plus en plus au fur et à mesure des saisons), et le score de Ramin Djawadi est entêtant (saluons au passage le travail du bonhomme sur Iron Man et Pacific Rim).

Ceci étant, même si je ne boude pas mon plaisir par endroit, je suis tenté de rejoindre l’école de pensée de Matou, sur le caractère suffisant et ronflant du show. Le sentiment finalement d’assister à un spectacle de qualité, se voulant uchronique mais délivrant finalement une vision du monde très « libérale » et donc banale : les plus forts doivent naturellement l’emporter sur les plus faibles. House of Cards avait un véritable propos à ce sujet, car endossant pleinement une scénographie politique réaliste (Obama expliquera plus tard que la réalité de la politique à un tel niveau est encore pire). Game of Thrones apprécie manifestement de se vautrer dans la luxure, sans qu’on comprenne véritablement en quoi l’obsession pour la destruction peut être un message en soit – je pense notamment à Cersei Lanister, qui fait systématiquement tous les mauvais choix possibles, ceci afin d’éviter de répondre de ses crimes incestueux.

Après mûre réflexion, je pense que ce qui fait la force inconsciente de GOT se situe moins dans ses décors ou ses intrigues de cours, que dans la volonté de mettre en avant les minorités dans leur combat pour une plus grande égalité et une plus juste représentativité. Tyrion Lannister est nain et méprisé par sa propre famille, alors qu’il est probablement l’élément le plus crédible et apte à gouverner de toute la fratrie. Daenerys Targaryen est une femme vendue comme esclave, et cherche à exister au-delà des représentations culturelles et traditionnelles. Quant à Jon Snow, il se découvrira des aptitudes naturelles à gouverner après avoir été réintégré dans sa famille en tant que « frère », et non plus en tant que « fils illégitime ». N’oublions pas non plus le parcours solitaire (très intéressant lui aussi) de Arya Stark qui accède à la vengeance par ses propres moyens, en devenant maître assassin après un cours séjour dans une secte crypto-satanique.

Bref pour moi, cette série mérite probablement ses éloges et le statut de « phénomène », même si cela n’occulte pas une écriture prétexte et simplificatrice. Je n’ai pas parlé de la crédibilité du show d’un point de vue stratégique, d’autres s’en chargeront mieux que moi. J’ignore si c’était le but de George Martin, mais je pense que la force du propos se situe clairement dans la revanche des minorités sur les « puissants », qui ont été incapables de gouverner correctement, empêtrés dans leurs propres mensonges et travers sexuels. A ce titre, Peter Dinklage a réussi à rendre son personnage très attachant, capable même d’aborder les souffrances qui lui sont infligées avec beaucoup d’humour !

Pour le moment, cette histoire de marcheurs blancs m'apparaît peu crédible, alors qu'il s'agit de la menace principale. Nous ne sommes pas en présence de Sauron et du Mordor, qui disposent d'une force d'évocation autrement plus intimidante !

Dernière modification par Prelogic (10-05-2019 10:33:42)


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« En général, je ne réfléchis pas en termes d’hommage. Quand tu démarres un projet, tu essayes d’imaginer quelque chose de différent, tu ne tentes pas de reproduire le passé » - Phil Tippett.
« La contre-culture ne viendra pas d’une institution d’État, ni d’une major hollywoodienne. Elle n'appartient à personne. » - Rafik Djoumi.

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#155 15-05-2019 14:04:53

Prelogic
Legaliste

Re : Game Of Thrones (Le trône de fer), la série antitrekkienne par essence

Que l’on aime ou pas Game of Thrones, voici un article qui évoque un certain nombre de phénomènes liés à l’ultra-libéralisme, et les conséquences de l’aliénation provoquée par la sur-consommation de produits culturels comme Game of Thrones. On peut toujours trouver ce genre de constat redondant et sur-pessimiste mais il est toujours intéressant de prendre du recul sur nos propres habitudes matérialistes et de réaliser qu’il existe, derrière la sidération provoquée par le show, un système obsédé par la fidélisation de l’audimat.


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"Le délire autour de 'Game of Thrones', un plaisir régressif dans une époque sans regard critique"

Propos recueillis par Kévin Boucaud-Victoire
Publié le 13/05/2019 à 11:30

Dans Divertir pour dominer 2 : la culture de masses toujours contre les peuples (L'échappée, 2019), qu'il a édité et coordonné, Cédric Biagini s'attaque aux séries. Selon lui, "l'immédiateté et la facilité de la perception d'une série piègent le téléspectateur, prisonnier de l'écran, de l'histoire racontée, de son empathie pour les personnages. (...) La vie devient comme le montre l'écran". Il ajoute que "seul le capitalisme industriel peut se permettre de ne pas (ou de peu) faire payer directement l'accès à ses produits. Mais indirectement, tout le monde le paye. Le saccage de la planète et de l'humanité est en effet plus virulent que jamais, partout autour du monde, afin de produire matériellement notre mode de vie dont les industries culturelles sont le cœur ; mais c'est aussi cher payé en termes de subordination à tout type d'administration (humaine, algorithmique...), d'obéissance à un ordre hiérarchique, de non-confiance en soi, de déresponsabilisation, de liberté collective rendue impossible, notamment à cause de cet imaginaire standardisé".

Cette analyse poursuit celles de l'Ecole de Francfort (Max Horkheimer, Theodor W. Adorno, Walter Benjamin, Erich Fromm ou encore Herbert Marcuse) et de Christopher Lasch de la culture de masse, comme émanation aliénante de la société de consommation. Alors que la planète entière se passionne pour la dernière saison de la série Game of Thrones, dont l'avant-dernier épisode a été diffusé il y a quelques heures outre-Atlantique, nous avons souhaité revenir avec Cédric Biagini sur sa critique radicale.

Marianne : Depuis le 14 avril, la saison 8 de Game of Thrones est dans toutes les discussions. Que pensez-vous de ce phénomène ?

Cédric Biagini : Ce délire autour de la diffusion de l’ultime saison de Game of Thrones s’inscrit dans un moment où tout fait événement. Mais pas seulement, il nous dit des choses sur la place qu’occupent aujourd’hui les séries dans notre société. Et ce, à une échelle inenvisageable il y a de cela seulement deux décennies. En effet, même si la télévision diffuse depuis les années 1950 des feuilletons, ceux-ci restaient des programmes parmi d’autres, considérés comme de purs divertissements, voire comme des "passions honteuses" pour beaucoup de téléspectateurs. À partir de la fin des années 1990, tout a changé avec des séries comme Les Experts, X-Files, ou Urgences... La chaîne du câble américain HBO produit alors Six Feet Under, Les Soprano, The Wire…, qui donneront au genre une légitimité culturelle et une reconnaissance symbolique auprès de milieux qui leurs étaient jusqu’alors réfractaires. Les séries ont envahi les grilles des chaînes de télé et se consomment massivement sur les supports numériques. La fragmentation de l’audience due à la multiplication des écrans et à l’individualisation du visionnage a créé de nouveaux marchés. Il s’agit maintenant d’aller chercher chaque consommateur, et de l’attirer par des thématiques séduisantes.

À tel point que chacun se définit par les séries qu’il suit. Elles servent de référent social, d’autant qu’elles sont faciles à situer car tout le monde les connaît, les commente abondamment, partage de la complicité avec les autres fans. Certains s’accordent même à dire qu’elles sont le lieu le plus exaltant de la création contemporaine car elles abordent des sujets qui dérangent, reflètent nos obsessions et permettent de comprendre le monde. On leur voue un véritable culte, des cours de récréation aux chaires universitaires, en passant par les médias culturels. La publicité faite à la dernière saison de Game of Thrones en est l’exemple le plus éclatant, tant nombre de journaux dits "sérieux" lui ont consacré leur couverture.

Plusieurs intellectuels ou hommes politiques – à commencer par Pablo Iglesias, leader du parti Podemos, qui a publié un livre sur le sujet – y ont vu une œuvre politique importante. Qu’en pensez-vous ?

Il est difficile de distinguer ce qui relève du goût personnel pour un produit culturel que, jusqu’il y a peu, on aurait gardé pour soi, sans essayer de le mêler à son activité intellectuelle ou politique au prix de numéros d’équilibriste, de la croyance sincère dans les vertus de ces programmes. Autre hypothèse, n’excluant pas les autres : c’est le seul moyen – ou tout du moins le plus efficace – de tenter de séduire un public qui n’a plus que cet univers-là comme référence. C’est en tout cas une énième preuve du renoncement de la classe politique à une certaine exigence culturelle, et que la gauche n’est plus capable de garder une distance avec un pur produit de l’entertainment américain.

Cela n’est finalement pas surprenant si l’on se penche sur la manière dont la gauche a abandonné, depuis les années 1960, la critique de la culture de masse, et n’a depuis cessé de contester toute forme de hiérarchie culturelle au nom de l’égalité et du rejet de la haute culture, associée à une bourgeoisie tant honnie. Cette obsession de la transgression et du dépassement de la culture bourgeoise implique aussi une fascination pour les sujets les plus sordides (drogue, violence, etc.), propres à effrayer les honnêtes gens tels que se les représente cette intelligentsia. Mais aussi, ouverture d’esprit et avant-gardisme obligent, cela traduit un attrait pour les genres dits mineurs ou soi-disant illégitimes comme peuvent l’être les productions télévisuelles.
On a ainsi vu la presse de gauche faire ses gorges chaudes des séries qu’elle a tôt fait de qualifier de "nouvel art", summum de la créativité contemporaine et de la transgression, donnant ainsi son nécessaire imprimatur à des pratiques consommatoires déjà bien développées mais jusqu’alors éloignées de tout discours intellectualisant.

La série représente-t-elle le stade suprême de l’industrie culturelle dénoncée par Adorno et Horkheimer ?

Dans la nouvelle économie, celle du numérique, où l’attention de chacun constitue une précieuse ressource, il faut être capable d’émettre des signaux puissants, fruits d’un travail complexe d’élaboration, bien ciblés, qui utilisent le canal approprié en suivant un calendrier adapté.

Le succès des séries s’explique par leur capacité à mobiliser deux régimes d’attention : la fidélisation et l’alerte. Le premier régime vise à établir un rapport de confiance sur le long terme. La multiplication délirante de l’offre dans tous les domaines et la versatilité croissante du consommateur font de la politique de fidélisation un enjeu économique vital. L’application d’un schéma narratif et de procédés identiques, de thèmes et de personnages qui reviennent à chaque fois, crée un plaisir régressif de l’attendu et répond à des mécanismes psychologiques de consolation. À ce jeu du retour du déjà connu, les séries, dont c’est l’essence même, sont la forme la plus élaborée. Et, de ce fait, la plus prisée.

Mais la fidélisation ne suffit pas à maintenir l’intérêt du téléspectateur. Il faut aussi le tenir constamment en état d’alerte. Là où le cinéma commercial redouble d’effet visuels et sonores puissants (explosions, combats, effets spéciaux…) et donne donc la priorité au sensoriel, les séries doivent jouer sur d’autres ressorts, en raison de la nature même de leur support de diffusion et de leur budget. Les créateurs de séries ont compris qu’il fallait tout miser sur la narration. Un scénario efficace permet à la fois de capter l’attention et de la maintenir sur plusieurs épisodes, voire saisons. Sont développées une kyrielle de techniques perfectionnées pour construire des mécaniques narratives envoûtantes. Les méthodes de captation de l’attention sont poussées au plus haut degré de rationalisation dans les séries les plus récentes. Leur fabrication relève de modalités d’organisation et de conception d’ordre industriel. Dès la phase de création et de développement du projet, des spécialistes vont utiliser toutes leurs compétences pour commercialiser un produit totalement calibré pour un groupe de consommateurs.

En quoi la critique de la série est-elle politiquement importante ?

Ces productions culturelles sont fabriquées à la chaîne mais de manière suffisamment souple, comme sait le faire le capitalisme contemporain, pour pouvoir s’ajuster en permanence au public visé, qu’elles contribuent simultanément à conditionner. Ce mouvement d’adaptation réciproque, entre l’offre et la demande, oblige à mobiliser des ressources humaines importantes. Ce mode de production des séries montre la puissance des processus d’industrialisation et de rationalisation à l’œuvre, ainsi que leur capacité à construire un imaginaire et à nous transformer.

Alors que l’art et la culture pouvaient être considérés comme des moyens d’élever l’esprit, requérant un travail de compréhension et d’appréhension, supposant l’acquisition d’un corpus de connaissances et la maîtrise de références, l’art des séries, comme certains l’appellent, consiste au contraire à ne demander aucun effort. La lisibilité de l’action doit être immédiate et la distance entre ce qui est montré et celui qui regarde la plus courte possible. Un décrochage du téléspectateur peut se produire à la moindre difficulté rencontrée. Et là, c’est la catastrophe, il ne reviendra plus. C’est l’une des règles de base de la création de ce type de programme : aucun épisode ne doit être plus faible que les autres. Il faut donc maintenir une tension, surprendre et étonner, tout en restant dans une certaine simplicité de structure et de forme ; en tout cas, aller vers du connu et du répétitif. Peu de place pour des recherches formelles ou des procédés artistiques, le récit prime. Le plaisir du téléspectateur, et donc son adhésion, en dépendent. L’important travail d’équipe consiste à s’assurer, de manière quasi infaillible, que rien ne pourra le perturber vraiment, tout en maintenant sa curiosité et une petite marge d’incertitude.

On peut dire que les séries entrent tellement en résonance avec l’époque qu’elles ont fusionné avec elle, empêchant tout recul nécessaire au déploiement d’un regard critique. La série est la forme d’un monde multiple, morcelé, fragmenté, mondialisé, discontinu, comme l’explique le psychanalyste Gérard Wajcman. Elle correspond à la forme idéale d’un monde entré dans la postmodernité.

Peut-on vraiment affirmer que les séries sont toutes aliénantes, sans nuance ? Une série comme Black Mirror échappe en partie aux critiques que vous formulez sur la forme et diffuse un message technocritique et critique du transhumanisme, par exemple…

Le contenu n’est pas ce qui est déterminant. Laissons les cultural studies – courant de recherche né dans le monde anglo-saxon qui s’intéresse aux cultures "populaires" et minoritaires – les étudier et survaloriser la portée émancipatrice des séries…

Si nous poussons un peu notre raisonnement : peu importe que nous soyons d’accord ou pas avec les thèses développées dans les séries. L’essentiel ne se joue pas là mais dans les formes que prennent les messages et dans leur démultiplication qui nous enferme dans un monde de spectacles. Pour reprendre une formule rebattue, mais si juste, de Marshall McLuhan : "Le medium est le message."

Indépendamment de ce qui est raconté – et il faut reconnaître que les scénaristes sont pétris de bonnes intentions –, il s’agit d’analyser la manière dont le consommateur se trouve constamment happé par des industries culturelles ayant atteint un haut degré de sophistication. Elles lui font vivre des" expérience" fortes, intuitives et agréables. La culture de masse ne relève donc plus seulement de la fréquentation d’œuvres ou plutôt de produits mais d’un rapport au monde, de comportements et de manières de vivre. Alors que la fusion entre marché, divertissement, émotion et créativité a opéré, il est plus que jamais nécessaire de développer une pensée critique.

Dernière modification par Prelogic (15-05-2019 14:15:07)


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« En général, je ne réfléchis pas en termes d’hommage. Quand tu démarres un projet, tu essayes d’imaginer quelque chose de différent, tu ne tentes pas de reproduire le passé » - Phil Tippett.
« La contre-culture ne viendra pas d’une institution d’État, ni d’une major hollywoodienne. Elle n'appartient à personne. » - Rafik Djoumi.

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#156 08-06-2019 21:20:38

scorpius
Nowhere Man

Re : Game Of Thrones (Le trône de fer), la série antitrekkienne par essence

Juste une petite réfléxion : j'ai toujours pensé que Daenerys était en quelque sorte une version féminime d'Aragorn, la réponse de Martin à Tolkien et que la série finirait par une restauration de la Maison Targaryen. Mais avec la saison 8, je me rends compte qu'en fait Dany est la version Martin-esque de Thorin... Ils sont l'un comme l'autre déterminés à reconquérir l'héritage familial, ils sont présentés sous un jour essentiellement positif une bonne partie de leurs oeuvres respectives, avant de sombrer dans la folie. L'un comme l'autre, consumés par le symbole de leurs familles respectives (le Trésor des Nains pour Thorin, Le Trône de Fer pour Dany).

On peut même faire un parallèle entre d'un côté la bromance Thorin/Bilbo et de l'autre la romance Jon/Dany (à l'exception près que Bilbo a essayé d'aider Thorin, lui). On peut même tirer éventuellement un parallèle entre la Maison de Durin d'un côté et celle des Targaryen de l'autre. Elles sont l'une comme l'autre menacée d'extinction et le candidat le plus évident pour assurer le retour triomphal de sa dynastie est un échec !

On pourrait également faire un rapprochement entre d'un côté Jon/Aegon, dernier membre de la maison Targaryen et de l'autre Gimli, dernier (il me semble du moins) membre de la maison de Durin. Ils entretiennent même une amitié improbable avec un "ennemi héréditaire" (Legolas d'un côté, Tormund de l'autre) et vivront de nombreuses aventures en leur compagnie après la Guerre de l'Anneau pour l'un et La grande Guerre/la Guerre finale pour l'autre.

Bon, la grande différence est que le parcours de Daenerys est beaucoup plus cynique, dans la mesure ou au contraire de Thorin, elle n'aura même pas la chance de se racheter, de saisir une chance de rédemption et que l'incompétence crasse de David Benioff & Dave Weiss l'a transformée en psychopathe génocidaire d'un coup de baguette magique (ou plutôt d'un coup de son de cloche roll )

Dernière modification par scorpius (09-06-2019 10:03:47)


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